COMMENT TE LE DIRE?
ARMANDO LLAMAS
Dans un café, des propos échangés par des inconnus se font entendre, presque à notre insu, et puis ces gens parlent à voix plus basse, ou
s’éloignent, ou s’en vont et nous n’en saurons pas plus.
L’HOMME 1 tient un livre à la main et tout en marchant lit à la FEMME 1:
“Gli impulsi sessuali umani si esprimono secondo determinate forme storiche, diverse di epoca in epoca, le quali non sono
“naturali” bensi dettate dagli interessi del potere costituito nel quadro di una ideologia di dominio”
Il ferme le livre avec suffisance.
Non hai nulla da dire?
FEMME 1:
Non. Fa vedere. Lui prend le livre des mains. Gordon Poole? Le lui rend.
Écoute, ce n’est pas de ma faute. Si à chaque fois qu’il y a un problème au lit, tu te barricades derrière un
bouquin...
Elle s’assied à une table vide.
Et ta prononciation italienne laisse beaucoup à désirer.
HOMME 1:
C’est facile de se moquer de la culture quand on n’en a pas.
Il s’assied lui aussi.
FEMME 1:
Je ne me moque pas de la culture, mais de ta sexualité que je trouve insuffisante.
Elle fait un effort de mémoire.
“Avez-vous remarqué, cher ami, que, toutes les fois qu’on se rend au désir d’un inférieur, on paye d’une façon ou d’une
autre la rançon de sa bonté?” Alexandre Dumas. Hein? Et par coeur, sans avoir le bouquin à la main.
HOMME 1:
Tu ne vas pas comparer Gordon Poole à Alexandre Dumas.
FEMME 1:
Mais si. Mais si. Et je peux surtout comparer ton sexe à celui de ton frère, et c’est là où le bât blesse...
Ils saluent d’un signe de tête L’AUTEUR qui est assis à une table lointaine en train d’écrire sur un cahier.
FEMME 1:
Ah, mais il est là lui?
HOMME 1:
Il vient souvent dans notre ville, il paraît que ça l’inspire.
Leurs voix se perdent tout à fait.
Et puis on entend la FEMME 2 et l’HOMME 2 qui viennent de quitter une autre table et qui marchent vers la sortie:
- Écoutez, il ne faudrait pas que cela vous vexe... Je vous aime bien, je vous
l’assure, mais je ne veux pas faire l’amour avec vous.
- Oh, ne vous tracassez pas, je connais beaucoup d’autres idiotes qui sont dans votre cas.
Il sort le premier, elle reste interdite un instant et sort derrière l’homme, en colère. On entend leur discussion qui s’éloigne. L’HOMME 3 entre,
excédé, va vers la table où est assise la FEMME 3.
HOMME 3:
Excuse-moi, je suis en retard, ça fait longtemps que tu es là? (Bises.)
FEMME 3:
Non, mon François, j’arrive à l’instant, mais qu’est-ce que tu as? Tu as l’air furax.
HOMME 3:
Je viens de prendre l’apéro chez Arnaud et Martine, ils sont pénibles, toujours collés l’un à l’autre, oh putain,
qu’est-ce que je peux en avoir marre des couples!
“Tu cherches quoi? Dis-moi, je sais où c’est.” “Tu t’es levée pourquoi?” “Tu vas où?”
“Tu rentres quand?” “Tu as pris ton sac?” “Qu’est-ce que tu as dit à ma femme, pourquoi vous riez?” Ou le contraire:
“Bon, c’est fini les hommes de chuchoter entre vous?”
Putain on étouffe, et ce matin, ce matin au parking je suis tombé sur Laurent et sur Blaise, qui venaient de faire leurs
courses comme un couple hétéro, avec leurs sacs du supermarché et leur Fiat Panda à la con –
FEMME 3:
Ben tu sais hétéro ou pas tout le monde fait ses courses de la même manière, il faut des sacs en principe, et pour aller
dans les grandes surfaces la voiture c’est quand même plus pratique que des patins à glace –
HOMME 3:
T’es pas drôle Suzanne, toi aussi tu es réac, je le savais, tout le monde veut des mamours, rêve de la petite routine
pépère, de la conjugalité, bande de débiles, je n’en peux plus, j’ai horreur des couples, le couple c’est l’horreur, l’enfer –
FEMME 3:
Mais François je suis tout à fait de ton avis, en effet, toi et ton copain Didier c’est assez pathétique, c’est papa et
maman, maman-François fait la vaisselle, et papa-Didier l’essuie et la range, à chaque fois qu’on va chez vous – tu entends, “chez vous” - le rituel est immuable, et puis papa et maman qui,
n’étant pas hétéros, pourraient pioncer à l’aise chacun dans un pieu, voire dans une autre chambre après avoir niqué, non, ils dorment dans le même petit lit, et puis dans la journée François et
Didier s’appellent toutes les heures sur leurs portables pour savoir si papa est ici et si maman est là et qu’est-ce qu’ils vont faire dans la demi-heure qui suit, vous ne vous séparez même pas
pour chier, et puis bien sûr tous les dimanches sans exception vous allez manger chez tes parents, et ça me révolte, je trouve ça injuste, il faut que vous alliez au moins une fois par mois
manger aussi chez ses parents à lui! D’accord, tu n’es pas sûr qu’ils apprécieraient de rencontrer le monsieur qui prend un soin si jaloux de leur fils, mais on est moderne et radical ou on ne
l’est pas! Et puis comme papa étudie et maman travaille, papa demande à maman de l’argent pour ses menues dépenses et c’est maman qui se tape les courses, les hommes n’aiment pas ça, sauf si
c’est de l’alcool, du tabac ou du teush, là oui, maman donne de l’argent à son homme et son homme se bouge le cul pour aller achèter de la bière, des clopes et du riz la croix
–
HOMME 3:
C’est de l’OCB, pauvre tarée -
FEMME 3:
- pas de problème je rectifie, de l’OCB et puis on s’installe pour regarder la télé papa avec maman et si les copains à
papa passent à la maison maman leur fait à manger et puis elle lave la vaisselle et papa la range. Et si papa ou maman ont envie de sortir ils s’habillent bien chaudement sans se lâcher d’une
semelle, parce que maman aime bien connaître tous les copains à papa, ne pas le perdre de vue, au cas où il foutrait le camp avec une autre maman ou avec une vraie femme pour changer, et ils vont
tous ensemble dans les jolis bistrots de la ville et se couchent après bien gentiment, si papa a envie on baise, si papa n’a pas envie, maman comprend souffre en silence et ne dit rien et au
petit matin elle petitdéjeune toute seule et part à son boulot, les hommes faut que ça se repose, que ça dorme, que ça fasse la grasse matinée si on veut être baisée de temps à autre. Et ben mon
pote, si ça ce n’est pas un couple ça y ressemble pas mal. J’irai même plus loin, ça ressemble plus à un couple de la fin du XIXème siècle, genre Émile Zola, qu’à un couple moderne du XXIème, là
je dois dire que tu ne fais pas les choses à moitié, la brave couturière tuberculeuse qui s’échine pour que son homme puisse aller au cabaret, lui l’est pas méchant, hein, mais que voulez-vous,
un homme c’est comme ça, madame, c’est indépendant. Il est bien brave, déjà qu’il aime pas ça, il range la vaisselle et descend la poubelle. En effet, je crois que pour arriver au MLF tu es déjà
en retard d’un siècle et demi, alors pour une relation homosexuelle contemporaine tu n’es pas sortie de l’auberge, ma chérie.
Et juste au moment où François, irrité, allait répondre à Suzanne, son portable sonne, Suzanne commence à sourire, François répond: “Allô? (...) Ah, c’est toi, Didier?” Suzanne éclate de rire, et rouge de rage François sort du café en disant
“Attends, mon Didier, je vais sortir, il y a trop de bruit ici”. COPINE 1 et COPINE 2 qui étaient entrées entretemps et s’étaient assis à côté de la sortie saluent François mais il ne leur
répond pas. Elles se regardent, haussent les épaules, et continuent leur conversation.
COPINE 1:
Mais non, en règle générale Jeanne ne sort qu’avec des beaux mecs, jeunes, intelligents et sexys.
COPINE 2:
Ah bon? Écoute, alors en ce moment elle a dû décider de faire une entorse à cette règle.
Et COPINE 1 rit: “t’es méchante” et on n’entend
plus leurs propos étouffés par les rires.
Entrent alors COPAIN 1 et COPAIN 2 qui se
dirigent vers le comptoir tout en parlant:
COPAIN 1 avec un accent étranger:
D’accord, ces vacances tu as dû te taper des dizaines de Grecs à Rhodes, mais de là à prétendre que depuis tu parles
couramment le grec, il y a de la marge...
COPAIN 2:
Et toi, ce n’est pas parce que tu as mis ton cul au service d’une centaine
d’Égyptiens que tu pètes en arabe...
Ils commandent deux cafés, regardent leurs montres, sont pressés, continuent de bavarder. Voyant que l’HOMME 3 – François – ne revient pas, la
FEMME 3 – Suzanne – se lève et va rejoindre les deux COPINES à leur table.
COPINE 1:
Qu’est-ce qu’il a le père François, il ne dit plus bonjour?
FEMME 3:
Il est en colère contre moi, je viens de lui dire ce que je pense.
COPINE 2:
François est le genre de mec qui pendant qu’il se met du rouge à lèvres te dit qu’il ne se maquille
jamais.
COPINE 1:
Tu sais comment on l’appelle, son copain Didier?
FEMME 3:
Non.
COPINE 2:
Le cadeau de mariage.
FEMME 3:
Pourquoi?
COPINE 1:
Parce que maintenant que tout le monde l’a vu, il est très difficile de s’en débarrasser en le refilant à quelqu’un
d’autre.
Elles rient.
Et il ne peut pas le mettre dehors, il est interdit de déposer des objets encombrants sur la voie publique.
COPINE 2:
La seule solution ça va être le garde-meubles, tu ne vois plus l’objet mais tu continues à payer son entretien et son
loyer...
FEMME 3:
On pourrait l’appeller aussi le meuble design, ça a l’air joli dans la boutique, mais une fois que tu l’as chez toi, ça
prend trop de place et ça rend très peu de services.
COPINE 2:
Ah, les meubles design, on croit épater les copains avec une pièce unique et puis on s’aperçoit que tout le monde a la
même, achetée d’occase!
FEMME 3:
La location lui reviendrait finalement beaucoup moins cher, il a envie de tirer un coup, il se loue un gigue super-beau
et à son goût qui va faire tout ce qu’il lui demande et après, hop!, adieu, si ça lui a plu il peut en reprendre, si c’était décevant il peut en changer, comme le disait Foucault, le meilleur
moment de l’amour c’est quand l’autre part en taxi.
COPINE 1:
Qu’est-ce qu’on est méchantes avec ce pauvre Didier et ce pauvre François.
COPINE 2:
Oh! Didier, parlons-en, tu ne sais pas comment lui et ses copains appellent François? Le dernier bar ouvert à ***[1].
FEMME 3:
Oui, on me l’a dit et ça me navre. La phrase de Foucault c’est François qui me l’a racontée, c’est ce qui m’énerve, en
paroles il est le summum de la froideur moderne, mais en actes c’est une midinette XIXème, que dis-je, il est une rombière Bidermeier.
Les deux COPAINS ont bu leurs cafés, ils quittent le comptoir tout en parlant.
COPAIN 1:
Et cette manie que tu as de traîner dans les bistrots jusqu’à point d’heure, évidemment, après le lendemain tu es crevé et tu n’as plus un rond.
COPAIN 2:
J’aime bien être avec des jeunes gens et m’amuser.
COPAIN 1:
Mais les jeunes ne te rajeunissent pas, pauvre idiot! Enfin, ce n’est pas parce que tu t’entoures de compact-discs de
Karajan que tu vas devenir chef d’orchestre!
Et les deux COPAINS sortent.
A leur table, l’HOMME 1 et la FEMME 1:
HOMME 1:
Parce que c’est toujours pareil; à chaque fois que l’auteur écrit que le texte doit être joué
dans une glacière, soyez certains que le metteur en scène va le faire dans une chaudière.
FEMME 1:
Ou inversement.
HOMME 1:
Absolument. Comme quoi, hein?
Silence. Tout le monde se dévisage. Temps. Tout le monde se dévisage.
FEMME 3 se lève soudain:
On ne va pas continuer comme ça longtemps, je veux dire, avec ces conneries, n’est-ce pas?
L’HOMME 1 de même:
Oui, ça suffit, amuser la galérie.
FEMME 2, rentrant:
Vous voulez parler de François et de son copain Didier.
HOMME 2, rentrant:
Vous voulez parler du gâchis, des leurres, de la douleur, du mensonge de l’amour.
COPAIN 2, rentrant:
De la personne détruite, scindé en homme, femme, vieux, jeune, homosexuel, hétérosexuel, parquée de plus en plus en
micro-groupes et en micro-cellules.
COPAIN 1, rentrant:
De la destruction de ce qu’on appelait société au profit de l’individuel, au profit du personnel, au profit donc de
l’économie de marché.
HOMME 3, rentrant:
Livrés pieds et poings liés aux besoins du marché, à l’esthétique dictée par le marché, à tous ces désirs et ces besoins
qu’on nous impose en nous faisant croire que ce sont nos vrais désirs, nos vrais besoins, notre vraie liberté qui s’expriment.
FEMME 1, se lève aussi:
Et on a le coeur brisé et on est brisé. Livrés au silence obstiné des objets. Au silence obstiné des loisirs. A une sexualité violemment prédéterminée. Pour
nous séparer de plus en plus les uns des autres.
COPINE 1, se lève aussi:
Pour empêcher toute action concertée. Pour que nous n’ayons des relations qu’avec l’argent, c’est à dire avec la solitude et l’éphémère.
COPINE 2, se lève aussi:
Pourquoi vous ne dites pas franchement ce que vous avez sur la patate?Allez-y, on vous écoute.
L’AUTEUR se lève. Tout le monde s’asseoit, prend place. La lumière baisse sur le café, elle ne reste puissante que
sur la table de l’auteur où il y a une bouteille d’eau en plastique et un verre avec le drapeau gay en décalcomanie. Il se rasseoit, se lève, bouge ad libitum.
L’AUTEUR:
Tata-François essaie une boucle d’oreille. Ça me fait plus jeune ou ça me fait plus pouffe? Dans le doute Tata
s’abstient. Tata est entouré de jeunes. Les jeunes boivent. Tata paye les consos. Il est entouré de jeunes. Tata est dans son appart. Tata donne à boire, c’est une brave
tata.
Tata donne à manger, Tata donne à fumer à toute la bande et il est heureux. Qu’est-ce que les jeunes m’aiment, dit Tata.
Ils sont toujours autour de moi. Ils me trouvent jeune. L’appart à Tata est plein de jeunes, les copains à Tata. Partout où Tata va, on l’accueille les bras ouverts. Tata raque. Il n’a pas
d’argent mais il raque, au fait il n’a pas d’argent précisément parce qu’il raque. D’une manière tellement ancrée, naturelle, qu’elle est lui est devenue imperceptible. Il ne sait pas à quel
point et depuis combien de temps, toute sa vie peut-être, d’une façon ou d’une autre, il raque. Le bistrot est plein de copains au Copain de Tata. Ils boivent. C’est l’heure de la fermeture. Tout
le monde est parti sauf Tata et son Copain. Reste l’ardoise des copains au Copain, Copain compris. Tata est heureuse, tata vit une exaltante aventure. Tata raque. Copain dort presque tout le
temps chez Tata. Il s’y est installé. Du coup, il paye pas de loyer. Tata a une télé. Tata a un frigo. Chez lui il y a à bouffer. Copain a des découverts aux chèques postaux. Tata couvre les
découverts. Il m’aime bien, dit-il. Il y a plusieurs siècles, un gamin a piqué le manteau à Pindare, il l’avait fait jouir, Pindare était assommé par la jouissance et le gamin s’est sauvé en
courant en emportant le beau manteau. Pourquoi pas? Il m’aime bien, disait Pindare. Ce sont donc de vieilles histoires. De vieilles tatas. De vieux gamins. De vieux copains, antiques copains,
préhistoriques copains, toujours taillés d’après le modèle de la punition. Un schéma qui se répète. Copain dit que pour lui c’était la première fois, la première tata. Il aime les femmes. Il dit
ça. Tata est émue. D’autres gamins lui ont déjà dit plusieurs fois la même chose, mais Tata est toujours émue. “Oh, c’est la première fois que je fais ça”. Il ne finit pas sa phrase, “c’est la
première fois que je fais ça - avec toi.” En effet, c’est la première fois, oui, avec cette tata-là. Il dit comme ça. Il ne finit pas sa phrase, les gamins ne finissent jamais leurs phrases. Ils
ont raison, ça arrange. Ça arrange les tatas. Ça arrange les gamins.
Qu’est-ce qu’elles sont vieilles les tatas! Elles disent des choses ignobles “Tu sais, c’était sa première fois, il était
vierge”, comme les vieux monsieurs de la fin du XIXème siècle qui achetaient ou corrompaient les cousettes, “cette jeune personne était vierge, mon ami, elle m’a donnée sa fleur”, sa fleur, mais
qu’est-ce que ce sont que ces cochonneries, mais ces tatas sont dégueulasses, ils sont des ESTHÈTES, ils ont des crédences louis xiv ou des étagères ettore sottsass à la place du cerveau. “Ce
garçon était vierge”. Mais on s’en fout, connard! Il est très viril. Ils disent ça, elles sont gays mais elles disent des conneries comme ça, il est très viril, il est très masculin. Ils ne
disent pas ta masculinité tu peux te la carrer dans le cul connard, non, elles n’en sont pas dignes de tant de virilité très honorées monsieur d’avoir condescendu à niquer avec moi, pauvre juive,
vous qui êtes nazi, mais comment peuvent les tatas vivre à l’intérieur de tant de connerie si au lieu de s’aérer le cul elle s’aéraient de temps en temps les méninges un peu d’autoréflexion de
réflexion tout court ça peut pas leur faire grand mal, si? Tata balbutie, les yeux humides, “Il est hétéro”. Il le dit, il a presque les larmes aux yeux, “Il est hétéro”. Et qu’est-ce qu’on a à
foutre qu’il soit hétéro ton copain hétéro de mes couilles oui s’il était hétéro comme il dit il devrait dégueuler chaque fois qu’il baise avec toi, tata chéri, non? En principe? Les hétéros en
principe ils aiment pas les tatas, alors d’abord je ne vois pas pourquoi on baiserait avec, pourquoi on aurait envie de baiser avec des monsieurs qui ne nous aiment pas ou qui en principe ne
devraient pas nous aimer, n’est-ce pas, parce qu’il faut que ça soit clair, ou on aime les mecs ou on n’aime pas les mecs, on ne peut pas être entre les deux, je suis hétéro mais je baise avec
tata, mais qu’est-ce qu’elles se racontent? Elles te disent il est hétéro, et on se dit, bien sûr, il faut compatir, les pauvres n’y peuvent rien, n’y sont pour rien, que peut-on y faire, tant
des siècles d’esclavage d’injures de baffes sur la gueule de supplices de tortures parqués dans des camps de concentration dans des camps de rééducation brûlés sur le bûcher coupés en morceaux
découpés en morceaux déchirés en lambeaux lapidés empalés sur des pieux dans des agonies qui ne finissaient pas en gueulant achevez-moi d’une bonne fois pour toutes ça fait des dégâts, forcément,
le syndrôme de Stockholm et ainsi de suite, on est tout prêt à les plaindre, les tatas, à les consoler, pauvres victimes de l’histoire sociale, mas non, on n’y est pas du tout, elles s’en
vantent, elles veulent que tu les admires, que tu les envies, elles prétendent vous rendre jaloux en vous racontant que leurs bourreaux les niquent! Qu’elles couchent avec leurs ennemis! Mais ton
hétéro n’est pas un hétéro, il est un flic, un flic qui te fait subir sa propre honte, son propre mépris, le mépris qu’il éprouve pour lui-même quand il t’enfile il te le refile, il t’en tartine
la tronche et tu l’en remercies! Mais ton hétéro on l’a quand on veut, il suffit d’y mettre le prix, car c’est ça un hétéro, un type qu’on achète, ça les meufs le savent, les patrons le savent,
la société hétéro est une société qui est à vendre, qui s’achète, où tout ça s’achète, les mecs ça s’achète, c’est des sicaires, tout le monde le sait ça, eux-mêmes ils le savent mais il ne
veulent pas crouler sous le poids de ce savoir, de cette honte, et alors ils te la refilent, ils la refilent aux meufs, ce n’est pas nous, c’est eux, George Bush le sait, le Pape le sait, Bin
Laden le sait, les moullahs le savent et Jospin et Chirac et Tony Blair et Aznar et Sharon et Nokia et Matra et les trafiquants de drogue de femmes d’armes d’immigrés le savent, Akio Morita le
président de Sony le sait, tous ceux qui te vendent du politique alors qu’ils te refilent du mystique, du religieux, le savent. Mais ma pauvre tata, mon frère et ma soeur, surtout mon ami, mon
“nous” possible, pourquoi tu nous fais ça?
Des fois Copain Soi-disant Hétéro qui était vierge baise pas. Aujourd’hui je baise pas. Dormir dans le même lit, oui,
mais sans baiser. Tata souffre un peu. Tata aime bien souffrir un peu, ça le fait sentir vivant. Ou plus simplement Copain s’en va. Tata fait sa tête de panda baveux, il est comme un panda qui
aurait une fuite au cul. Il est très malheureux. Copain s’en va, il dit qu’il va ailleurs avec une copine. Il dit ça. Tata Panda boude, fait des moues. Dit qu’il s’en fout. Le lendemain dit qu’il
souffre beaucoup, il est très malheureux. Après il dit que non. Oui ou non? C’est pareil. Tata souffre, tata aime souffrir. Elle aime être heureuse et souffrir. Souffrir un peu et être heureuse
un peu. Copain se fait attendre. Puis il revient chez tata, il ne dit rien mais on comprend qu’il pardonne. On ne sait pas quoi mais il pardonne. Copain revient à la maison. Et Tata se précipite
chez Cora faire des courses somptueuses, des chèques sans provision somptueux, des découverts de carte bleue encore plus somptueux.
Le plaisir qu’il éprouve et qu’il te donne il te le fait payer très cher.
Copain est trop sensible, il ne peut pas se trouver un job. Il est destructuré, il est trop jeune. Celle qui est
vachement destructurée c’est la pauvre tata, mais ça elle ne se le dit pas, elle ne le sait pas. Copain, lui, a les idées bien claires, il est vachement bien structuré, lui, il sait l’essentiel,
à savoir que TATA EST TOUJOURS L’AUTRE, que le monde se divise entre tatas et pas tatas et qu’en tout état de cause il vaut mieux il faut être dans le camps des Pas Tatas, il a pigé très
rapidement ce qu’il fallait piger de la vie, c’est la pauvre tata qui ne bite rien, qui a cru tous les films qu’on lui a raconté, qui attend toujours le prince charmant, l’enculeur enchanté, le
donneur de baffes gentil.
Tata rosit, se complaît dans la description de ses malheurs présents et futurs, il y a quelque chose comme une
transfiguration, comme le ravissement d’une future épouse du Christ dans son rosissement bovin, elle rosit, baisse pudiquement les yeux, dit dans un chuchotement extatique où pointe un dardillon
de fiertè,
“Je - Suis – Un – Crachat”.
Elle ne saurait le formuler ainsi, mais si elle pouvait faire une déclaration qui l’expliquerait à elle-même, elle
dirait
“Je jouis, je jouis dans la recherche inconsciente mais inéluctable de ma propre déchéance, je jouis de me vouloir
incomplet, je fourbis ma frustration, je savoure ma ruine avec un délice dévorant, je me bâtis détruit car ainsi me veulent les autres, je ne suis pas assez intelligent pour m’aimer, il faudrait
d’abord que je me connaisse mais je préfère me punir. C’est du temps de gagné.”
Il ne peut pas, il ne sait pas encore dire ça, peut-être un jour. Il dit: “regarde, il a les chevilles un peu maigres,
mais il a un beau sourire.”
Et dans tout sourire de séduction je vois le sourire de l’assassin.
Tata-François a dit que son Copain est hétéro, qu’il était vierge, qu’il est viril, qu’il est masculin, il dit aussi,
il est jeune. Et devant notre regard ahuri il ajoute, mais j’aime aussi la personne, ce n’est pas tout, il est jeune mais c’est aussi l’être humain, la personne, que j’aime. Il dit ça. Mais
quelle personne? Ce type s’il avait quarante ans tu ne supporterais pas plus de dix minutes sa conversation son inintelligence son hébétude que dis-je dix minutes tu ne tiendrais pas plus d’une
minute sans penser qu’est-ce qu’il est con qu’est-ce qu’il est nul ce type je ne baiserais pas avec que sous menace de blessure grave, il est jeune il insiste, il dit ça, il est si jeune, mais ma
choute tout le monde a été jeune à un moment ou à un autre, sauf ceux qui sont morts en bas-âge ce n’est pas un don divin ça c’est donné à tout le monde évidemment s’il avait les qualités que
certains jeunes peuvent avoir et que certains adultes peuvent avoir aussi, impétuosité, fougue, audace, inventivité, joie, esprit vif et alerte, engagement, entiereté, hautes visées, hauts buts,
passion, éthique irréductible, innocence têtue, naïveté désarmante, mais ce n’est pas le cas! Ce type est à vingt ans ce qu’il sera à quarante, une larve suffisante et vélleitaire vautrée devant
la télé un joint dans une main et une canette dans l’autre dépourvu de tout élan et de tout courage s’appuyant sur sa maman et son papa et son micheton-tata cachant sous son air indifférent une
inexistance radicale te demandant des caméras vidéos haut de gamme mais ne sachant quoi filmer des appareils-photos hypersophistiqués mais ne sachant qu’est-ce que c’est qu’une image, t’exigeant
des pc et des mackintosh réliés par satellite à des reseaux qui ne transmettront rien parce que lui il n’a rien à transmettre, mais cette idée des jeunes comme des tranches d’âge solidement
délimitées avec des goûts et des besoins précis c’est une création de marketing pour leur faire croire pour te faire croire qu’il s’agit d’une race à part libre comme le vent iconoclastes purs et
durs pour ainsi leur vendre du matos de merde que leurs parents leurs michetons leurs victimes de vols de rackets de meurtres doivent leur fournir pour en faire des zombies cons comme des adultes
pour après faire des adultes cons comme des jeunes, des gays cons comme des cons qui croient dans les voyages organisés pour les gays les crèmes de beauté pour les gays les concerts rock pour les
jeunes, les vêtements pour les jeunes pour les gays pour les blacks les voitures spécialement faites comme les femmes entreprenantes les aiment les clubs de rencontre pour les troisièmes âges
résolument sportifs des jeunes à boucles d’oreille et des jeunes écolos et des gays gros et poilus et des gays minces et musclés et des ateliers de macramé pour des pdg divorcés nous faisant tous
piéger dans les rêts de la consommation la plus répugnante où chaque groupe clairement délimité doit porter des casquettes comme-ci des t-shirts comme ça des baskets de tel modèle ou des tresses
africaines ou des tresses rasta ou des motos écolos ou des tatouages destroy ou alors participer à des séances de bronzage de spiritisme de tir à l’arc ou de tabassage de noirs de jeunes de vieux
de fafs de pédés de juifs d’arabes il y en a pour tous les goûs et pour tous les besoins ciblées avec une inouïe précision et tout ça pour faire passer le temps de plus en plus rempli d’un ennui
infini et informe comme une gigantesque marée de merde d’accessoires d’un accessoire d’un autre accessoire d’un autre accessoire l’oreillette pour le portable la housse pour le portable le haut
parleur pour le portable le support pour le portable le chargeur de batteries pour le portable la carcasse pour changer la couleur du portable le logo du portable la musiquette à la con du
portable pour personnaliser PERSONNALISER ton portable plus l’antivirus pour te brancher sur internet avec ton portable, antivirus que tu dois mettre à jour constamment puisqu’il y a des gens qui
inventent des nouveaux virus pour ton portable plus le filtre pour éviter les effets nocifs de ton portable plus ton porte-filtre barbie pour le portable le liquide nettoyant les décalcomanies
des accessoires d’accessoires à l’infini comme des tissus cancéreux qui se répandent dans des métastases monstrueuses d’objets qui se greffent sur d’autres objets à l’infini tout ça coûtant du
fric et du fric et du fric faisant du fric la seule vraie et unique toxicomanie réelle car il en faut du fric pour le gymnase les sucreries les résidences avec jardins et infirmières les
fauteuils roulants télécommandés rendus necessaires par les accidents des bagnoles customisés et la housse et les housses j’ai vu des housses pour le coran et des housses pour la torah énormément
de housses coûtant encore plus de pognon et pendant ce temps-là des blacks affamés déterrent le coltan au Congo à dix centimes la tonne pour tes putains de portables panasonic ce qui évidemment
provoque des luttes pas politiques pas tribales comme on te le raconte mais économiques et on te parle de justice infinie de punition illimitée quand il s’agit de pognon infini illimité
engloutissant et détruisant tout pour faire de toi un propiétaire de dettes infinies et illimitées et tu oses encore me dire “il est jeune” alors qu’il n’existe plus un seul homme, une seule
femme, un seul objet une seule source vive sur la planète qu’on puisse qualifier de ce nom, jeune, dans une destruction une anihilation un vieillissement acceléré et inéluctable de toute vie? Tu
oses?
Et pour respirer un peu je vais prendre une gorgée d’eau à 5 euros la bouteille, bouteille plastique avec nouveau
bouchon verseur et étiquette non polluante avec trente étiquettes et en joignant 20 euros pour frais d’envoi plus le timbre et l’enveloppe on t’envoie un super porte-clés avec une réproduction en
résine fluorescente de la dite bouteille mais il faut que je fasse attention il y a dix modèles différents et comme cette promotion insensée finit à la fin du mois il me faut acheter trois
cents bouteilles d’eau d’ici la fin du mois car bien sûr il est impératif de les collectionner, ces porte-clés, d’avoir tous les modèles, sinon on est un pauvre type, parce que si tu réunis les
dix porte-clefs plus 20 euros tu peux avoir une photo autographiée de Britney Spears ou de Robbie Williams ou d’Iron Maiden ou de Pavarotti, c’est pareil, ça dépend à quelle tranche de connards
s’adresse la dite bouteille d’eau, si elle est à la fraise, à la mandarine, pour maigrir ou pour mélanger avec du whisky et ainsi de suite, éternellement ainsi de suite et en plus c’est marqué
CADEAU et 2 cl d’eau supplémentaire absolument gratis et tout ça parce qu’ils se sont démerdés pour en finir avec l’eau potable, la vraie, et je verse l’eau dans un gobelet Harry Potter quatre
fois plus cher qu’un gobelet ordinaire, mais non, je ne suis pas un enfant, je le verse dans un verre avec le drapeau gay aux couleurs de l’arc-en-ciel qui bavent et qui m’a été vendu au prix
d’une batterie de cuisine complète mais que voulez-vous ils veulent que je sois fier d’être gay ou d’être jeune ou d’être catholique ou d’être arabe ou d’être black ou d’être n’importe quoi et en
buvant dans ce verre de merde hyper-cher je collabore à la bonne cause, la cause de nous autres les gays ou le sauvetage des baleines naines ou la lutte anti-sida, pour chaque verre gay aux
couleurs de ce sinistre arc-en-ciel coutant 25 euros, une affaire, ils verseront un centime pour la lutte anti-sida, c’est vraiment magnifique alors tu me diras si tu m’entends tu es trop dur
avec moi mais comment veux-tu, alors que je t’aime, toi et tous mes frères et toutes mes soeurs, que je reste impassible en te voyant, toi mon objet de désir le plus rare le plus cher le plus
aimé ma tata la plus belle la plus tendre mon enfant quadragénaire mon éclaboussure de lumière te vautrer en souriant dans de telles ignominies?
Sens critique, intelligence, sens critique et intelligence, sens critique et intelligence, sens critique et
intelligence, nos biens les plus précieux et les moins désirés – les moins voulus, les moins souhaités.
La lumière commence à baisser jusqu’au noir. Tous les personnages disent à l’unisson, dans un doux chuchotement: Mais, comment te le dire?
Mai 2002
[1] Ici le nom de la ville où ce texte est joué.
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